Les articles de ArtBorescence n°9 _ avril 2000

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AFRIQUE  CULTURES URBAINE

et TRADITIONS

 

 

Afrique, culture et stéréotypes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




L’image de la culture africain

L’ image de I’Afrique est fortement conditionnée par le regard ethnocentrique des occidentaux depuis Hérodote. La déportation vers les Amériques, suivi de I’esclavage des africains durant quatre siècles ainsi que le passe colonial récent, a renforcé un complexe de supériorité déjà en germe sous I’Antiquité.

Marquée par ce passé, la culture Africaine, d’abord niée, a été admise comme une culture primitive, sans pensée logique et gouvernée par I’émotion: Gobineau, ne réduit-il pas I’art africain à une manifestation inférieure de la nature des noirs ? Senghor, chantre de la négritude, ne clame t-il pas, lui-même, que I’émotion est nègre et que la raison est hellène ?

Depuis les indépendances, les pays africains traversent de profonds bouleversements politiques, socio-économiques et culturels, quand  ils ne vivent pas des conflits armés dévastateurs. Le traitement de ces évènements dans nos médias contribue à présenter une vision fortement misérabiliste de I’Afrique et seulement celle-là.

Ce continent que I’on présente comme martyr sous les feux de I’actualité, apparaît tout autre quand il s’agit du sport, de la musique et des arts en général. Malgré tout, peut-on parler de réhabilitation de la culture africaine ? N’est ce pas la, le même stéréotype qui ’est repris ? Ou alors ne doit-on pas reconnaître qu’une évolution des mentalités, amorcée dès le premier contact, perdure jusqu’a nos jours à travers une tradition d’échange et de respect de la culture de I’autre ?

 


le dessin pygmée comme exemple.



Pour tenter d’égratigner quelque peu les idées reçues, il n’était donc pas question de présenter un panorama de la culture africaine, catalogue  commode d’un parcours initiatique, qui réunirait des oeuvres significatives, une culture en kit, adaptée a notre regard impatient et gavé, et donnant libre court a un zapping de bon ton.

Ainsi, j’aurais pu proposer une liste des écrivains de renom comme Senghor, certes, notre académicien noir, mais aussi, I’hermétique Cheikh Hamidou Kane, le conteur sublime, Hamadou Ampaté Bâ, Amadhou Kourouma, qui sait si bien retranscrire le style des Griots rnalinké, Mongo Beti, le camerounais, Aminata Sow fall, la sainte-Louisienne et tant d’autres encore qui ont marqué I’histoire de la Littérature Africaine de langue française.

J’aurais pu parler de I’ apport de I’ Art Africain chez nos artistes cubistes, en citant Picasso mais aussi  Paul  Klee. Cela n’aurait pas été d’ailleurs d’une grande utilité, étant donné I’abondante documentation sur le sujet. J’aurais pu présenter le cinéma africain qui se bat
courageusement en évoquant quelques succès médiatiques comme ” La vie sur terre”, du cinéaste Abderrahmane Sissako, oeuvre entre la fiction et. le documentaire traitant de I’an 2000 dans un petit village du Mali. J’aurais pu surtout, exposer I’état de la culture africaine;-étant donné les situations matérielles, politiques et sociales catastrophiques qu’endurent certains pays à des degrés différents, en glanant ici ou la des réflexions pessimistes vis a vis des défis du troisième millénaire, à qui cette citation de Mongo Beti fait écho:” comment parler des cultures quand Ie livre est inaccessible ?. II est vrai que dans la plupart des pays, le prix d’un livre équivaut à un salaire minimal, sans couverture sociale 
de surcroît,

Mais c’était m’éloigner de I’orientation de cet article: mettre en question les stéréotypes de I’Afrique. II fallait donc d’abord délimiter un domaine d’étude précis, qui satisfasse a cet objectif. Celui de I’art, me semblait s’inscrire au mieux dans cette démarche, d’une part parce que, je n’ai pas reçu une formation académique et de ce fait peut-être suis-je moins tentée de reproduire un schéma de pensée et d’autre part parce que, je ne tenais pas du tout à choisir la littérature craignant d’infliger à mes collègues un propos universitaire, réminiscence de mes études.

Qu’être aussi par jeu, au risque de friser le ridicule par mon amateurisme: je ne suis ni ethnologue ni spécialiste de I’art africain, je possède une culture du regard façonnée par la fréquentation des oeuvres

Il y a quelques années
à Paris, j’ai visité une exposition sur I’art des pygmées au Musée Dapper. C’était la première fois que j’étais confrontée à cette culture et j’avoue avoir ressenti à la fois un grand étonnement et un certain malaise. Par la suite, j’ai pris conscience à quel point mon esprit était conditionné à mon insu par des préjuges. Comme tout le monde, j’avais une idée assez limitée des pygmées qui se réduisait à ces cliches: peuple nain oublié, isolé dans la foret équatoriale, vivant dans un certain dénuement, de chasse et de cueillette. D’emblée, je me suis souvenue de mon professeur d’histoire de 6eme, qui nous apprenait que les premiers horminidés avaient la stature et le physique des pygmées et que ceux-ci représentaient les derniers vestiges de nos origines lointaines. A I’époque, j’ai été très intriguée par cette théorie qui réduisait certains de nos contemporains au rang d’hommes singes, dont le seul souci était de se nourrir et d’exécuter les taches rudimentaires, ce qui leur déniait implicitement toute capacité à la réflexion et a I’expression artistique. L’histoire des premiers hommes était alors enseignée d’une façon assez caricaturale et des images fantaisistes alimentaient notre imaginaire. Malgré mon extrême confusion, je n’ai pas remis en question la parole du maître ...

Cette parole fut forcement ridiculisée devant ces oeuvres graphiques qui exprimaient à la fois une recherche de complexité, une
démarche d’esthète, une capacité d’abstraction, un mélange de sophistication et de jeu provenant d’esprits, créatifs et libres, très éloigne des stéréotypes du primitif, preoccup0 de sa subsistance et soumis aux taches utilitaires

II me fallait aussi un exemple assez éloigne des représentations habituelles de I’art africain, qui nous renvoient souvent aux masques 
ou à la statuaire: celui du graphisme africain, encore assez méconnu semblait convenir. C’est ainsi que j’ai pense au dessin pygmée. c’est pourquoi, devant une pièce Mbuti je songe à un autre temps fort de mon existence: ma première expérience avec Ies teinturières traditionnelles. Des Femmes bambaras fabriquaient des pagnes en batik avec des teintures végétales dans un atelier étonnant, situé
à ciel ouvert sur un 
de ces vastes toits en terrasse d’un immeuble dakarois. Là, j’ai pu admirer la liberté de leurs compositions, le savoir technique qu’elles maîtrisaient pour obtenir les nuances de couleurs voulues, la précision 
et I’élégance de leurs gestes, la souplesse de leurs corps penchés dans I’exécution des dessins, ainsi que les larges pans des boubous qui glissaient
à chaque mouvement, d’une façon cadencée, le long de leurs bras. J’ai peut-être embelli, par le recul, la vision de ce ballet surprenant et magnifique mais c’est à travers le prisme de ce souvenir que je regarde une oeuvre Mbuti. Ainsi, il me semble que ces teinturières étaient animées par le même élan que les artistes pygmées. 

La culture africaine : qu’ est-ce que c’est en définitive ?

Je suis née à Dakar, à I’époque ville française, j’ai reçu une éducation ou se mêlaient diverses influences, portugaises, libanaises, marocaines, guinéennes, togolaises, sénégalaises et beaucoup d’autres. La culture française dominait, s’ imposant dans les écoles, les administrations et les entreprises et le monde des affaires. En cela je suis un P.P.C (pur produit colonial) c’est une histoire banale qui appartient à n’importe quelle personne ayant séjourné dans une de ces grandes villes coloniales, Celles-ci ont explosé en mégapoles après leur indépendance, favorisant les brassages des cultures rurales traditionnelles et urbaines occidentalisées. 

Comment, dés lors, parler de culture africaine à  travers ce foisonnement d’influences plus au moins heureuses ?

II est vrai que ces africains ont été dépossédés de leur culture et que cette aliénation a pu faire des ravages, mais une civilisation n’existe t- elle pas quand elle survit à tous les maux; I’esclavage, la colonisation, les indépendances illusoires, les catastrophes suspectes que I’on dit naturelles, les conflits hallucinants, la misère organisée, les épidémies foudroyantes et la liste est longue...

Malgré tout, les africains ont une culture, culture de lutte, du mouvement, culture multiforme et créative comme nous le rappellent ces dessins Mbuti, Cette culture est un enjeu vital pour ce continent qui a traversé tant de crises. C’est pour rendre ce monde habitable que les artistes s’expriment. En Afrique, peut-être, plus qu’ailleurs, cette maxime est valable: plus grande est la souffrance plus fort doit être le talent, mais laissons Arninata sow FaII en parler. Par conviction, j’ai toujours pensé que la culture est une nourriture essentielle et si on ne permet pas à la créativité de s’exprimer, si on ne dépasse pas ce quotidien difficile et souvent tragique, nous sommes tous voués à la disparition.”

Ce qui est en jeu au seuil du troisième millénaire, c’est le maintien de cette culture, non sous des normes figées et tristement folkloriques, s’exprimant uniquement dans des espaces géographiques limités ou chez des peuples définis, mais sous des aspects multiples transférables au-delà des frontières et des appartenances ethniques.





 
  • Cet article s’est appuyé sur le catalogue
     de I’exposition du Musée Dapper.
    Cet ouvrage tente de faire découvrir ce 
    que I’on peut connaître de I’univers artistique 
    et culturel des Pygmées du Haut-Zaïre. 
    Portées ou utilisées dans le cadre de cérémonies 
    rituelles, les écorces battues peintes témoignent de 
    styles différents: les dessins géométriques sont fondés 
    sur des codes graphiques qui affirment 
    un Art ancestral extrêmement élaboré.



    Adresse de la Fondation et du Musée Dapper: 
    50, avenue Victor Hugo 75116 Paris

    Tel. 01.45.00.01.50       

    Fax. 01.45.00.27.16


 

Le dessin pygmée 
se joue des stéréotypes !

 









 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ÉTUDE D’ UNE TECHNIQUE

Les marumba, appelés aussi pongo ou lengbe, sont des pagnes confectionnés à partir du liber ou aubier (c’est la partie interne de l’écorce) battu, teint et peint. Quelles sont les étapes nécessaires à leur réalisation ? Qui participent à la chaîne de fabrication ?

Les hommes découpent des bandes de largeur et de longueur variables dans le liber de six ou sept espèces d’arbres. Le recours à plusieurs essences, notamment des fucus, explique les couleurs diverses des spécimens collectés : blanc, brun clair, brun foncé ou même orange.

Précision sur le support : il est battu et non tissé, il n’est pas réalisé avec l’écorce proprement dite mais avec la substance fibreuse contenue sous la couche superficielle plus dure. La matière première est bien le liber.

LES ÉTAPES DE LA FABRICATION 
DU RECTANGLE DE LIBER

Une juste répartition des rôles dans un couple.

L’homme se chargera de la longue opération de battage. Les instruments de battage sont des maillets en bois, souvent sculptés dans l’ivoire. La tête du maillet est creusée de rainures ou de hachures pour faciliter le feutrage des fibres d’écorces. Par cette méthode, on obtient une étoffe très fine, mais relativement résistante parce que les fibres sont fortement entremêlées.

La femme s’approprie le matériau et le transforme en œuvre d’art.

Elle trace des lignes parallèles et couvre des surfaces au moyen d’un liquide colorant. La couleur noire, la plus répandue, est faite d’un mélange de charbon de bois réduit en poussière et de sève d’un fruit vert en forme de grenade appelé Kange. Le jus de citron ne fourni que des dessins peu apparents. La poudre rouge ou ngula donne des tons chauds et soutenus.

Pour peindre le murumba, elle s’assoit à terre, jambes tendues. Sur ses cuisses repose la toile pliée en deux ou en quatre. Elle peint des motifs successivement sur chaque surface délimitée par les pliures, sans se sentir obligée de faire coïncider les décorations des parties adjacentes. Elle procède par juxtapositions, ruptures et changements, selon le principe mbuti de la composition syncopée.

Sur son dessin apparaît une structure linéaire élémentaire qui confère de l’ordre et de la stabilité, la spontanéité, et l’imprévu reviennent avec l’exécution du dessin entre les lignes de démarcation. Là, l’artiste modifie les motifs chaque fois qu’elle les répète ou les remplace par des figures contrastées rompant l’harmonie ou l’enchaînement logique.

Chaque carré semble indépendant et contraste avec les autres. Ainsi, des lignes parallèles associées à des zigzags peuvent voisiner avec des motifs d’ovales inscrits dans des rectangles.

Dépliée, l’œuvre apparaît dans toute sa cohérence et indique à quel point l’artiste maîtrise la globalité de l’ensemble.

Pour finir, elle peut encore insérer de petits motifs dans les espaces libres cernés par un contour. La plupart de ces figures, étoiles, papillons, toiles d’araignée…renvoient à la nature et à la forêt. D’autres se rapportent aux objets du quotidien comme les mortiers, les peignes, les filets de chasse ou les flèches.

LE PONGO

Les femmes revendiquent leur art comme l’œuvre du sexe féminin. Elles revendiquent aussi leur démarche créative car elles pensent apporter une touche d’originalité dans leur monde. Enfin, elles revendiquent leur liberté à travers la variété des formes improvisées qui révèlent leur talent d’artiste.

L’esthétique mbuti repose donc sur la spontanéité et la diversité iconographique : la lutte contre l’uniformité et la mobilité des formes sont des critères d’excellence. Ainsi, les motifs contrastés sont considérés comme beaux. De même, d’autres procédés, comme l’omission, sont1 utilisés à des fins esthétiques : un pongo qui semblerait inachevé pour un œil européen, est en réalité une œuvre à part entière dont les endroits vides servent de faire-valoir aux parties pleines de la décoration.

La fécondité de l’invention est également recherchée car plus les motifs sont hétérogènes, plus ils expriment une certaine forme de richesse intérieure. En effet, pour obtenir cette variété, l’artiste a du réfléchir longtemps avant de trouver des figures. La valeur d’une œuvre repose sur la multiplicité du graphisme et la complexité de la composition.

LES SIGNES PYGMÉES, UNE ÉCRITURE ?

Les signes mbuti peints sur du liber battu s’apparentent à d’autres formes d’écriture forestière : les figures de cordes élaborées par les femmes, les dessins au sol en rapport avec les rituels de chasse, et les symboles classiques découpés dans des feuilles qui servent de système de communication.

Les figures de corde ou images « écrites » à l’aide de corde ou de liane nouée, procèdent d’une distraction populaire chez les femmes pygmées. L’une des figures appelée adadupa (papillon) est formée en son centre par des losanges et des triangles. Une autre dite meliutu (nid d’abeille) évoque vaguement la forme hexagonale des alvéoles.

A ces figures ludiques s’ajoutent des signes tracés avec le doigt dans le sol avant la chasse.
En 1905, lors d’un séjour chez les pygmées cwa (dans l’actuel Congo, ex Zaïre), l’ethnographe allemand Léo Frobenius relate un rituel de chasse : … « L’un d’eux a dessiné quelque chose dans le sable avec son doigt…L’un des hommes, une flèche à son arc, s’est avancé…l’homme a lâché sa flèche. J’ai vu que le dessin dans le sol représentait une antilope de plus d’un mètre de long ; et la flèche était plantée dans son cou ». Nous avons là le geste ancien du chasseur.

Le matériau qui sert de support est la terre de même que dans la plupart des ethnies, en Afrique, qui utilisent le sol comme une ardoise naturelle pour communiquer.

Les pygmées découpent également des signes dans les feuilles de la forêt et les posent par terre, à proximité du croisement de deux sentiers. Ces messages « foliaires » sont fabriqués selon une logique précise. Certains ont un petit morceau arraché au bout, d’autres sont traversés par un trou sur toute leur hauteur, d’autres sont percés horizontalement, quelques-uns encore, ont un trou au milieu. Ces feuilles perforées sont des symboles classiques et ils sont indispensables en temps de guerre comme code idéographique.

 

Arlette BERRE, professeur de Lettres Histoire, 
 Lycée professionnel Le Corbusier
Tourcoing

 

 


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