Texte 1 : "Un honnête homme, c'est un homme mêlé" ( Montaigne, Essais, III, ix, "De la vanité", 1588)

Montaigne se rattache encore, par de nombreux aspects, au courant humaniste du début du XVI° siècle : cherchant à faire progresser l'homme, il attache une importance toute particulière à la découverte de l'autre, de l'étranger, comme source d'enrichissement personnel : tout préjugé nationaliste devient alors pure vanité...

La diversité des façons d'une nation à autre ne me touche que par le plaisir de la variété. Chaque usage a sa raison. Soient des assiettes d'étain, de bois, de terre ; bouilli ou rôti ; beurre ou huile de noix ou d'olive ; chaud ou froid, tout m'est un (...). Quand j'ai été ailleurs qu'en France, et que, pour me faire courtoisie, on m'a demandé si je voulais être servi à la française, je m'en suis moqué et me suis toujours jeté aux tables les plus épaisses d'étrangers. J'ai honte de voir nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s'effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangères. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette aventure : les voilà à se rallier et à se recoudre (1) ensemble, à condamner tant de moeurs barbares qu'ils voient. Pourquoi non barbares, puisqu'elles ne sont françaises ? Encore, sont-ce les plus habiles qui les ont reconnues, pour en médire. La plupart ne prennent l'aller que pour le venir. Ils voyagent couverts et resserrés d'une prudence taciturne et incommunicable, se défendant de la contagion d'un air inconnu.

Ce que je dis de ceux-là me ramentoit (2), en chose semblable, ce que j'ai parfois aperçu en aucuns de nos jeunes courtisans. Ils ne tiennent qu'aux hommes de leur sorte, nous regardant comme gens de l'autre monde, avec dédain ou pitié. Ôtez-leur leurs entretiens des mystères de la cour, ils sont hors de leur gibier, aussi neufs pour nous et malhabiles comme nous sommes à eux. On dit bien vrai qu'un honnête homme, c'est un homme mêlé.

(1) par métaphore : se rassembler avec le plus de proximité possible
(2) me rappelait

 

 a) Questions de repérage

1) A quel endroit précis du texte se trouve exprimée la thèse de Montaigne ? Sous quelle forme ? Reformulez le point de vue de l'auteur. Par quel argument principal est-il étayé ?

2) Montaigne envisage successivement deux modes d'altérité : lesquels ? A quels moments de son argumentation correspondent-ils respectivement ? Justifiez en vous appuyant sur des procédés d'écriture précis.

3) Etudiez entre autres l'énonciation et les termes évaluatifs : Montaigne est-il objectif ?

b) Questions de synthèse

1) Montaigne cherche-t-il à convaincre ou à persuader ? Par quels moyens précis ?

2) A l'aide de quels procédés blâme-t-il l'attitude de ses semblables face à l'autre d'une manière générale ?