Texte 2 : "Je hais tous les hommes" (Molière, Le Misanthrope, Acte I, scène 1, vers 113-178, 1666)

Cette comédie, en cinq actes et en vers, met en scène le misanthrope Alceste qui, dès la scène d'exposition, s'en prend, devant son ami l'indulgent Philinte, aux mensonges mondains qui lui font détester les hommes. Lui-même est cependant amoureux de la coquette Célimène...

PHILINTE

Vous voulez un grand mal à la nature humaine !

ALCESTE

Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine.

PHILINTE

Tous les pauvres mortels, sans nulle exception,
Seront enveloppés dans cette aversion ?
Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes....

ALCESTE

Non : elle est générale, et je hais tous les hommes :
Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants,
Et les autres, pour être (1) aux méchants complaisants
Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
De cette complaisance on voit l'injuste excès
Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès (2) :
Au travers de son masque on voit à plein (3) le traître ;
Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être ;
Et ses roulements d'yeux et son ton radouci
N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici,
On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde (4),
Par de sales emplois s'est poussé dans le monde,
Et que par eux son sort de splendeur revêtu
Fait gronder le mérite et rougir le vertu.
Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne,
Son misérable honneur ne voit pour lui personne ;
Nommez-le fourbe, infâme et scélérat maudit,
Tout le monde en convient et nul n'y contredit.
Cependant sa grimace est partout bienvenue :
On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue ;
Et s'il est, par la brigue, un rang à disputer,
Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter.
Têtebleu ! ce me sont de mortelles blessures,
De voir qu'avec le vice on garde des mesures ;
Et parfois il me prend des mouvements soudains
De fuir dans un désert l'approche des humains.

PHILINTE

Mon Dieu, des moeurs du temps mettons-nous moins en peine,
Et faisons un peu grâce à la nature humaine ;
Ne l'examinons point dans la grande rigueur,
Et voyons ses défauts avec quelque douceur.
Il faut, parmi le monde, une vertu traitable (5) ;
A force de sagesse, on peut être blâmable;
La parfaite raison fuit toute extrémité,
Et veut que l'on soit sage avec sobriété.
Cette grande roideur des vertus des vieux âges
Heurte trop notre siècle et les communs usages ;
Elle veut aux (6) mortels trop de perfection :
Il faut fléchir au temps sans obstination ;
Et c'est une folie à nulle autre seconde
De vouloir se mêler de corriger le monde.
J'observe, comme vous, cent choses tous les jours,
Qui pourroient mieux aller, prenant un autre cours ;
Mais quoi qu'à chaque pas je puisse voir paroître,
En courroux, comme vous, on ne me voit point être ;
Je prends tout doucement les hommes comme ils sont,
J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font ;
Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville,
Mon flegme est philosophe autant que votre bile.

(1) parce qu'ils sont
(2) Alceste est engagé dans un important procès
(3) pleinement, complètement
(4) pied plat : insulte (désigne, à l'origine, le paysan qui porte des souliers sans talon)
(5) modérée, mesurée
(6) chez les

a) Questions de repérage

1) Analysez l'emploi du pronom on dans la tirade d'Alceste : qui désigne-t-il ? Quelle est sa valeur (appuyez-vous en particulier sur les verbes auxquels il est associé) ?

2) Sur quelle figure de style repose le vers 136 ? Quelle attitude Alceste dénonce-t-il ainsi ?

3) Relevez un emploi du même procédé dans le discours de Philinte : quelle attitude critique-t-il quant à lui ?

b) Questions d'analyse

1) Quelles thèses s'affrontent ici à propos du rapport aux autres et de la vie en société ? A l'aide de quels arguments et quels procédés stylistiques chacun défend-il son point de vue ?

2) A quel registre appartient le discours d'Alceste ?
Quel est, au contraire, l'objectif de Philinte vis-à-vis de son ami (appuyez-vous notamment sur l'énonciation) ?

3) Cherchent-ils l'un et l'autre à convaincre ou à persuader ?