De l’outil informatique à la « classe- pupitres »

Le collège doit faire face à une population scolaire d’origines sociale et scolaire très différentes. La maîtrise de la langue est très diverse selon les élèves. De grosses disparités existent tant dans les savoirs que dans les savoir-faire.  L'outil informatique représente pour tous les élèves un support attractif qui manifestement influe sur leurs comportements face aux apprentissages.

Néanmoins, il peut présenter de lourdes dérives dans une utilisation exclusivement centrée sur le travail individuel, où l'élève serait coupé de la dimension sociale des apprentissages. L’informatique n’est pas une solution « miracle » ; le professeur utilisateur doit rester très vigilant car on ne peut ignorer que certains outils proposés pour remédier aux difficultés des élèves face à la maîtrise de la langue ont tendance à évaluer constamment ses manques sans que l'aspect formatif inséparable de la notion même d'apprentissage soit pris effectivement en compte. Leur utilisation en classe, lieu privilégié où se construisent les apprentissages, n'est guère convaincant. L'argument qui consiste à dire que l'enseignant, lors de ce type d'exercices, "passe dans les rangs afin d'aider chacun à son rythme" est un argument fallacieux, car on constate souvent que son rôle ne consiste qu'à répéter la consigne, individuellement, privant ainsi la classe de l'explicitation collective de l'erreur et de la négociation d'une réponse permettant une circulation constructive de la parole dans l'acquisition des connaissances. L'élève se trouve toujours face à lui-même, face à ses erreurs ; l'ordinateur ne lui donne pas la possibilité de négocier le sens et les réponses qu'il lui impose (le maître est remplacé par un "super-maître", rigide, dispensé de reprendre : il ne se contente que de répéter, valider ou refuser sans explication). Ces outils doivent être utilisés avec la plus grande prudence et dans une perspective critique car on constate que les notions travaillées grâce à ces logiciels fermés (de type "exerciseurs") dans le cadre de séance de remédiation n'entraînent pas de réels progrès chez les élèves lorsqu'ils passent à des activités autonomes de lecture et d'écriture dans un contexte global. Le rôle du maître consistant à former l'élève en le faisant raisonner sur ses erreurs est ainsi oublié et dans ce cas, ce qui est proposé par l'ordinateur est grandement inférieur didactiquement à ce qui se passe réellement dans la classe avec l'enseignant et le groupe élèves.

 

 Pour éviter ce type de dérives, il importe que l'outil informatique ne soit pas premier mais subordonné à un projet didactique rigoureusement construit par le professeur de la même manière que dans une classe traditionnelle. L’informatique doit effectivement apporter un « plus » ; l'utilisation de cet outil doit prendre place à l'intérieur d’une séquence d'enseignement : chaque activité proposée doit être justifiée par des objectifs précis en terme d'apprentissage et de contenu ; elle doit être limitée dans le temps (combien de temps passe-t-on sur l'ordinateur et pour quoi faire ... ?) ; on attend de l'enseignant qu'il puisse justifier le dispositif spécifique qu'il a mis en place, comme dans toute autre activité .

Par ailleurs il faut veiller à ce que les activités proposées soient en accord avec les objectifs des programmes (en Lettres, les trois dominantes étroitement liées, Lecture, Ecriture, Oral au service de la maîtrise de la langue), les progressions recommandées  et les notions en vigueur.

L’intégration des TICE en cours de Lettres ne prendra sens que lorsque l’utilisation de l’ordinateur sera banalisée en sortant de sa phase d’expérimentation (l’équipement de nombreux établissements en  « classe - pupitres » va y contribuer). L’on se trouve actuellement face à une demande d’outils et d’informations insistantes concernant l’intégration des TICE dans la classe. Contrairement à d’autres matériels pédagogiques qui sont entrés dans la classe (le magnétophone, le rétroprojecteur, la caméra), la complexité des outils informatiques nécessite un minimum de maîtrise technique ; or beaucoup d’enseignants ne possèdent pas encore le niveau deux du Brevet informatique Internet (B2I). Comment peuvent-ils dédramatiser dans ce cas l’utilisation de l’ordinateur ?. Mais on constate aussi une dérive « techniciste » (on utilise l’ordinateur parce qu’on « s’y connaît un peu en informatique » ou qu’ « on maîtrise certains logiciels ») en négligeant l’aspect didactique : il semble indispensable de construire l’intégration des TICE sur des pratiques efficaces alimentées par une rigoureuse réflexion sur les apprentissages que tout enseignant doit se poser pour légitimer la mise en place de démarches, de stratégies au sein de la classe comme le soulignait déjà le rapport du groupe de travail « Observation des classes-pupitres » de Juin 2001 : « Le dispositif  « Pupitre du XXIème siècle » laisse à l’acte pédagogique toute sa primauté, confirmant ainsi le maître dans son rôle fondamental de pilote des apprentissages ».

Quelques grands principes

La « salle - pupitres » est un plus au service de l’élève et de son professeur, mais pour éviter les dérives, il importe d’avoir à l’esprit certains principes de base :

 

Il importe tout d’abord de bien distinguer dans les établissements deux structures qui permettent chacune des activités précises et complémentaires sur ordinateur mais qu’il ne s’agit pas de confondre afin de conserver à la « salle pupitres » tout son intérêt dans la construction des apprentissages.

  • Il faut conserver pour le site informatique les activités qui sont de l’ordre de la recherche documentaire, de la consultation de documents multimédia ou de l'utilisation de didacticiels de remédiation de type exerciseurs (activités qui peuvent rester solitaire ou avec un encadrement minimal en dehors de l'horaire de la classe).

  • La « salle- pupitres » doit servir à des activités de lecture, d’écriture et de maîtrise de la langue liées à l’apprentissage et à la construction du savoir où une pratique effective de l’oral garde toute sa place.

  • En aucun cas, l’outil informatique ne doit être premier. Il ne s’agit pas d’utiliser l’ordinateur pour utiliser l’ordinateur, mais bien de le subordonner au projet didactique.

  • Il faut (comme dans toute pratique) que le projet didactique soit clair, les dominantes et les objectifs de séances précis, les compétences que l’on veut faire acquérir ou stimuler présentées. La place de l’outil informatique sera justifiée en montrant en quoi il permet de les atteindre et comment il sera exploité (pour rechercher, reformuler, faciliter une première approche…)

  • L’ordinateur doit placer l’élève dans une démarche inductive pour lui permettre de devenir « acteur de ses apprentissages » et non spectateur désarmé, chargé d’évaluer lui-même ses carences. En aucun cas l’ordinateur ne doit l’isoler, lui faire perdre la cohérence des activités proposées, l’appauvrir en lui faisant réaliser des activités moins denses que celles observées en classe traditionnelle.

  • Il faut bannir le « tout informatique ». Le temps passé sur la machine doit se justifier en fonction des stratégies d’apprentissage clairement identifiées par le professeur. Ainsi le tableau reste utilisé, tout comme le support papier à côté de l’outil informatique dans une complémentarité constructive des apprentissages.

  • Il faut se détacher de l’idée que, dans la « classe- pupitres », les élèves risquent de moins s’exprimer . L’expérience montre a contrario que la circulation de la parole y est facilitée par l’utilisation ingénieuse de Net Support School (logiciel qui permet notamment de visualiser un écran individuel sur tous les écrans) car les attentions des plus instables comme les hésitations des plus timides s’atténuent quand il s’agit de justifier ou de corriger en direct…

  • Concernant les activités d’écriture qui posent problème aux enseignants, l'outil informatique dans les salles en réseau ou dans les « classes-pupitres » semble apporter une réponse aux difficultés concernant le travail du brouillon et sa nécessaire amélioration pour aboutir à une production finalisée. On constate que la gestion de classe grâce à NSS  aboutit à une dédramatisation de l'erreur. Les faits de langue sont objectivés et le travail sur écran (considéré tantôt  comme support  d'observation et de justification, tantôt comme médiateur de corrections instantanées) permet une alternance  positive de la réflexion collective  et  individuelle tout à fait profitable en termes d'apprentissage. L'élève comme le professeur n'ont plus crainte d'exposer aux regards de tous telle production pour l'améliorer car chacun sait que tout  travail  peut également devenir un objet d'observation collective. Les élèves s’habituent à adopter indifféremment des postures d'évaluateur et de producteur et considèrent  l'erreur avec un autre regard car celle-ci peut donner lieu en direct grâce à l'outil informatique à un rectificatif instantané et négocié.  Lors de ces phases de discussion  la parole circule abondamment et l'écriture à travers une objectivation des faits de langue devient  véritablement un objet d'apprentissage. Il est intéressant  d'observer que les différentes strates d'écriture sont  conservées et souvent mises en regard par les élèves eux-mêmes dans leur dossier personnel ; ils ont alors le loisir  et le plaisir souvent étonné de mesurer pragmatiquement les améliorations successives apportées à leurs productions... 

Bref, à travers ces quelques rappels, on constate que l’utilisation raisonnée de l’informatique apporte un réel progrès dans la gestion de l’hétérogénéité dans la classe face aux apprentissages et motive la majorité des élèves (cf. rapport Les Français et leur École: p : 81, 88, 90 in les Français et leur École ;  Le miroir du débat ) : "L'utilisation des outils informatiques et multimédias à l' Ecole peut permettre de développer le plaisir d'apprendre, de développer des compétences utiles dans la vie active (…). «  Peuvent-ils aussi améliorer la qualité de l'enseignement ou améliorer le niveau des élèves ? : 80 à 90 % des parents, des jeunes et des chefs d'établissement le pensent, mais les enseignants sont plus sceptiques : seuls deux tiers ou la moitié le pensent, ce qui , il est vrai est encore élevé."

Espérons que ces quelques conseils sauront convaincre les plus sceptiques !

Pour le groupe lettres

Claude Carpentier

IA. IPR lettres

Référente Lettres/Tice

A lire : Document d'accompagnement des programmes CAP français, pages 38 à 42 sur les TICE (fichier pdf 365 Ko)