Le navigateur
 


Soudain, la voix a surgi de son repaire de silence. Anonyme, glaciale, aussi parfaitement réglée que si elle avait eu pour mission de transvaser de l'oxygène ou du carburant à l'intérieur de l'astronef.
En même temps, tout s'est mis à vivre autour de moi. Les cloisons, les tableaux, le fils, comme si j'avais été tout à coup rejeté d'une tombe blafarde dans un aquarium brillamment illuminé.
De l'inconscience et de la nuit où j'étais depuis si longtemps, on m'a sorti par une quantité d'injections simultanées de lumière, de vacarme, d'ordres et de chocs. En un instant, je me suis recomposé. Je suis redevenu un être vivant. J'ai reconnu le choses. Le cadran surtout, le grand cadran qui me regardait fixement de tout son oeil de cyclope.
Car il est bientôt l'heure.
La voix, derrière le cadran, le répète inlassablement, comme anesthésiée par la monotonie de son affirmation
- Attention... Plus que treize minutes... Plus que douze minutes trente secondes.. Plus que douze minutes...
Bientôt tout sera accompli.
Et ce voyage sera mon dernier voyage.
J'essaie de lui attribuer un chiffre, mais en vain. Quand les chiffres se déplacent dans l'infini, ils perdent leur valeur de point de repère. Et il y a bien longtemps que j'ai cessé de faire le relevé exact de mes déplacements dans l'espace. Il faut bien reconnaître que les choses, quand elles dérivent du domaine de l'imprévu pour errer dans celui du quotidien, perdent très vite leur intérêt. J'en suis à me demander si j'aime encore mon travail. J'en doute. Arpenter l'espace me paraît bien vain et bien monotone depuis quelques années, comme me parurent monotones les interminables années d'entraînement avant de prendre le départ. Mais ces considérations n'ont plus beaucoup d'importance. Encore quelques semaines et j'aurai regagné pour la dernière fois ma base d'attache. Dix ans de métier, cela suffit De toute façon, la loi est formelle à ce sujet: une fois atteint trente-six ans, c'est la retraite obligatoire. Je serai mis au repos forcé dans le site que je choisirai avec la fortune qu'il me plaira d'exiger. Je suis libre, je n'aurai que quelques formalités à remplir. Le sort de la classe sociale à laquelle j'appartiens est, dit-on, fort enviable. Pourtant ce sort ne me tente guère. Vingt ans de repos et de calme dans une absence totale de soucis, cela laisse des loisirs pour penser. Beaucoup trop de loisirs. Penser à quoi, en réalité ? À tout ce que j'ai réussi à oublier en voyageant Et aussi à la dette que je devrai payer quand j'aurai atteint cinquante-cinq ans.
Cette reconnaissance de dette porte ma signature. Nous autres, navigateurs, nous avons tous signé. À cinquante-cinq ans, nous tombons sous le coup de la règle générale : un matin, sans le savoir, nous passons du sommeil à la mort. Tout arrive irréductiblement, à notre insu. Mais qu'y faire ? Personne ne peut y échapper. Pas même celui qui, comme moi, accomplit une mission exceptionnelle. Une seconde, en souriant, je pense à ce qui arriverait si je pouvais saboter cette mission, saborder cet astronef avant d'accomplir la mission. Étrange de songer que je ne pourrais pas le faire. À ma volonté de destruction, l'engin opposerait ses implacables réactions de défense. Il me tuerait méthodiquement et il accomplirait la mission tout seul. Il reviendrait à la base avec mon squelette. Peut-être lui donne¬rait-on la retraite qui m'était réservée ? À quoi bon pourtant penser à cette éventualité ? J'ai toujours reçu des ordres, je ne les ai pas tous compris, je les ai toujours exécutés. Cela fait partie du travail quotidien. Et tout compte fait, je crois avoir été au cours de ces dix ans un bon navigateur. Je le dis sans ostentation et sans fierté. Je le dis comme d'autres, parmi ceux qui demeurent à jamais rivés au sol, affirment qu'ils ont bien classé leurs fiches pendant vingt ans ou que jamais ils ne sont arrivés en retard à leur bureau.
[Le narrateur fait alors le bilan de sa carrière qui lui semble bien ordinaire. Puis ll évoque les différents mondes qu'il a visités et les créatures étranges qu'il a côtoyées...]


Et aussi des Actuphages de la planète Actur.
De tous les mondes, ce n'est pas celui que je connais le mieux, loin de là. Mais c'est certainement celui qui me laissera le plus profond souvenir. Le sort uniquement en a décidé ainsi. Actur est en effet le but de ma dernière mission, celle que j'accomplis en ce moment même.
Étrange monde, Actur ; étranges créatures, les Actuphages. Nous les avons longue¬ment étudiés, nous sommes même entrés, à leur insu, en contact avec eux et jamais pourtant nous n'avons réussi à les comprendre. Peut-être sont-ils les seuls à avoir percé le secret de cette quatrième dimension à laquelle nous avons tant pensé ? Peut-être leur monde est-il ancré dans cette qua¬trième dimension ? Les Actuphages pourtant ne sont pas indéfinissables. Nous croyons savoir qu'ils n'appartiennent pas au règne végétal, pas davantage au règne minéral. Ce sont probablement des êtres de chair, comme nous. Monstrueux sans doute, mais bipèdes, mammifères et dotés de certaines particularités que nous ne pourrions définir. Ce sont aussi des êtres pensants. Comme nous, ils connaissent les principes de sciences comme les mathématiques, la chimie ou la géométrie, mais ils y ont tissé des théorèmes ahurissants dont le sens demeure à nos yeux totalement étranger. Mais on peut les supposer logiques en dépit de leur apparente démence. Logiques certainement, pour eux, puisque les Actuphages, partant de ces théorèmes et de corollaires aussi extravagants, ont conçu un monde qui nous est incompré¬hensible, mais qui, de toute évidence, parait avoir un sens. Les Actuphages sont-ils intelligents ? Nous le supposons. À moins d'admettre au contraire qu'ils sont singu¬lièrement demeurés et doués de certaines facultés créatrices qui ne doivent leur efficacité qu'à une géniale intuition. De toute façon, force nous est de reconnaître que leur évolution a été foudroyante. En quelques dizaines d'années, ils ont édifié toute une civilisation nouvelle, unique en son genre, strictement différente de la nôtre comme de toutes celles que nous avons pu étudier dans l'Univers, beaucoup plus inquiétante certainement.
Car les Actuphages sont des êtres inquiétants, cela au moins est prouvé. Débiles, hagards, d'une effrayante maigreur, rétrécis et maladifs, comme déshydratés, dévorés de tics nerveux et de gangrènes, ils sont blêmes, déficients et leur force physique est pour ainsi dire nulle.
À peine s'ils ont la force de marcher sans tituber et le moindre geste leur coûte de terribles efforts. D'ailleurs, ils bougent peu et vivent presque sans cesse affaissés sur eux-mêmes, assoupis dans une éternelle indolence, comme si leur corps flasque et livide n'était qu'un cocon dans lequel ils paraissent se liquéfier en permanence. Inutile de dire que leur façon de vivre nous parait strictement incompréhensible, fondée sur des principes contradictoires que nous serions bien en peine de définir. Tout aussi incompréhensible à nos yeux est la façon brutale dont ils se voient privés de la vie comme s'ils tombaient dans une quantité de pièges qui paraissent à nos yeux complètement anodins, d'autant plus saugrenus. Leur vue est faible, ils sont tous presque sourds et parlent d'une voix tonitruante qui a fait de leur monde une explosion de vacarme régi par des lois et des variations qui nous échappent égale¬ment. Leur crâne a de gigantesques proportions, mais leurs membres, par contre, sont atrophiés, à peine développés. Ils n'ont pour ainsi dire pas de doigts et tous leurs organes intérieurs s'infectent au moindre prétexte. Tout leur aspect évoque quelque chose de larvaire, de mal accroché, comme s'ils avaient été créés en hâte, à la chaîne, à bas prix.
Sans doute les Actuphages seraient-ils inoffensifs s'ils n'étaient pas, en revanche, hantés en permanence par un insatiable sadisme. Et pour l'assouvir, rien ne les rebute, aucune recherche ne les effraie. Ils déduisent, jonglent avec l'impossible, mul¬tiplient l'impensable par quatre, construisent, mettent à exécution avec une dexté¬rité telle que l'on peut supposer que leur cruauté les gave d'une certaine forme de génie. Après avoir changé leur monde, ils arrivent à se changer eux-mêmes. Et tels qu'ils apparaissent à présent, blindés de machines meurtrières auxquelles nous ne comprenons rien, changés en crustacés géants, ils semblent émerger, mi-larves, mi¬acier, de quelque cauchemar qui a fini par nous inquiéter. Car, nous croyons le savoir, pour les Actuphages, la vie est synonyme de poison et ils ne vivent que pour arriver à se supprimer mutuellement en utilisant les ruses les plus subtiles avec toutes les ressources d'une délirante imagination. Pourquoi agis¬sent-ils ainsi ? C'est un de leurs secrets. Pourtant, ils ne se nourrissent pas de sang. Ils ne sont pas nécrophages. lis ne mangent pas de cadavres comme certains ani¬maux. Mais il n'est pas exclu d'admettre qu'ils vivent, d'une façon obscure et abs¬traite, de la mort. Comme si pour naître et survivre ils devaient prendre le vide laissé par la mort d'un de leurs semblables. À moins d'admettre que l'odeur de lamort alimente leur potentiel de vie. Ou sa présence invisible. Nous ne savons pas, mais nous sommes certains du fait que la vie de chaque Actuphage est étroitement liée à cette condition secrète : tuer d'autres Actuphages. Ou tuer d'autres êtres... Et cela nous concerne. Cela concerne tous les habitants de l'Univers.

Car les Actuphages travaillent jour et nuit. Ils dorment à peine. Ils pensent sans cesse. Ils créent. Ils remanient. Ils explorent. Et depuis un certain temps déjà, ils pen¬sent au problème de l'envol dans l'espace. Ils sont capables de le résoudre en d'as¬sez brefs délais, même s'ils partent de principes diamétralement opposés aux nôtres. Et les Actuphages lâchés dans l'espace, cela signifie les guerres. De nouveau. Plus atroces que jamais.Tout ce que nous avons réussi à étouffer depuis des siècles. Et comment pourrions-nous leur résister avec les moyens dont nous disposons ? Comment lutter contre une civilisation qui ne représente à nos yeux qu'un seul et flagrant mystère ? C'est à tout cela que nous avons pensé. C'est la première fois que nous abordons un problème de ce genre. Car, dans l'es¬pace, nous avons rencontré bien des monstres plus effrayants à première vue que les Actuphages, mais nous n'en avons jamais rencontré de plus redoutables. Et même s'ils n'arrivaient pas à quitter leur planète, leurs idées peuvent se propager De l'idée du meurtre au sang versé, il n'y a qu'un pas. Et rien sans doute n'est plus contagieux que le goût du sang. Nous ne pouvons pas accepter ce risque. Nous ne l'acceptons pas.
Voilà pourquoi ils m'ont confié cette mission.
Dans quelques secondes, elle sera accomplie. je survole déjà Actur.
Un simple déclic, un sifflement et cette planète n'existera plus. Étrange de penses qu'il suffit d'un seul déclic, à peine une seconde.
La voix m'avertit.
« Attention... plus que dix secondes... »
je suis prêt.

Cela ne fit qu'une seule gerbe de chaleur et de lumière verte.
Pendant un instant, dans cet espace, il y eut deux soleils. L'un de vie, l'autre de mort. Le Soleil... C'était ainsi que les Actuphages appelaient l'astre qui leur donnait la vie... Et quel était donc le nom qu'ils donnaient à leur monde ? Un nom étrange, très différent de celui que nous avions imaginé... Un nom assez bref, à peine deux syllabes...
La Terre, c'était cela. Je m'en souvenais. La Terre, les Terriens. C'en était fait d'eux, comme de leur monde.
Je pouvais revenir sur Ygir, le monde auquel j'appartenais. J'étais heureux d'y revenir. On devait m'y attendre, mais sans aucune impatience.

 

Entre deux mondes incertains – Jacques Sternberg